Parfois les morts

Parfois les morts arrivent en voiture, ils passent en coup de vent au retour du marché, il sonnent, entrent et saluent, ils ne veulent pas déranger, ils viennent pour dire bonjour, en vitesse, ils embrassent à peine et s’en vont. Parfois les morts partent en balade, pour un tour au soleil, parcourent toutes les rues et toutes les routes, choisissent avec soin leur destination pour éviter le vent, ne s’éloignent jamais de plus d’une demi-heure et reviennent en ville avant le soir. Parfois les morts mangent ensemble, font un bruit de famille, un brouhaha de joyeuses rencontres, les bises claquent, ils se hèlent et s’interpellent, mais le brouhaha, les interpellations ne vont guère plus loin que l’instant des retrouvailles quand ils se souviennent. Parfois les morts marchent dans la rue étroite ou même traversent le boulevard, sont de dos et s’éloignent, vont un peu trop vite, sont un peu trop loin pour être rattrapés. Parfois les morts semblent s’approcher puis, quand la distance se réduit, ils deviennent diaphanes, vaporeux, ils ne sont plus vraiment là, ils se font vagues. Parfois les morts marchent côte à côte, la conversation reprend, mais au début d’une phrase nouvelle, une voiture, un oiseau, un coup de vent ou un pied qui trébuche et ’aussitôt leur voix sont au silence, leur murmure s’éteint, et devient inaudible. Parfois les morts se penchent sur la terre, remuent l’invisible, retournent un caillou, font fuir un scarabée, le jardin y reprend vigueur. Parfois les morts poussent leurs vélos, rapportent un pain, un melon, un poulet, laissent à ceux qui restent le soin de la cuisine et repartent en ville. Parfois les morts arpentent les rues en groupe, bruyants, ne s’occupent de rien sauf du plaisir de se voir, encore jeunes, empreintes d’eux_-même dans une capture du temps, mais ils déteignent soudain à l’idée de boire un café, ou une bière, à la vue d’une terrasse trop bien occupée. Parfois les morts s’absentent, plus aucun ne passe après le marché, plus de tour en voiture, ils ne sont pas là, ne marchent plus côte à côte, leurs présences devenues transparentes. Jusqu’à la réouverture d’une porte, le claquement d’une fenêtre, un vieil outil qu’on déplace, une couverture secouée à la fenêtre de l’ancienne cuisine, et les voilà, ils reviennent, ils entrent et sortent, ne veulent pas déranger, se déplacent sur la pointe des pieds, ils font signe et repartent vite. Joyeuse présence pour que la vie tourne rond.