Yeux clos

Paysage Yeux clos falaise et rivage de mer, pierres roches abruptes et cassures, failles, paysage Yeux clos épaisseurs de vertige, eaux tourmentées. Brun de sienne mêlée d’ocre jaune, perspective floue de pluie incessante collée au ciel, part de ciel, ciel lui-même. Étendue de lande Yeux clos terre tourbeuse et herbe drue, terre étrangère et familière, mouvement d’ondulations vert brillant, débords de rigoles inondées, bord sombre de falaise. Pâtures hantées Yeux clos, taches blanches, corps de bêtes opiniâtres, habituées et tenaces, dos au vent, tête dans le cou, arrimées. Paysage Yeux clos, falaise terre noire et herbe épaisse, surnaturel livré aux éléments. Eau visqueuse Yeux clos, obstinée, coulant sans fin du haut d’un ciel chargé de nuages enfoncés les uns dans les autres, tordus de vent, impossible échappée aussitôt engloutie par un amas plus gros. La pluie pénètre dans le sol, chaque grain de terre se gonfle puis éclate, se liquéfie en boue collante dans la profondeur d’herbe gorgée d’eau mêlée de sable. Creux d’empreintes Yeux clos passages d’animaux, traces rondes où le ciel se reflète dans des cupules d’eau rougeâtre. Derrière les paupières, nuée de gris délavé, nuances qui apparaissent et disparaissent alors même qu’on les regarde entre les cils, il semble que l’œil se fait pinceau et anime la palette aux couleurs crayeuses assombries de traînées noircies, un point de violet allume un blanc sale, un bleuté initie le bourgeonnement d’un nuage et se dilue dans un éclat acier aussitôt éteint. Un peu de fumée bordée de mauve garde l’horizon où une radée nouvelle forme un rideau opaque et irisé, elle avance vite, à la vitesse de la folle volonté qui la dompte. Effacement Yeux clos la falaise et les vagues. Les hauteurs de pierres basaltiques striées de longues coulures, figures des géantes gelées. Les oiseaux terrés dans des niches, dans des cassures, s’élancent dans le vide. Vols au ras des verticales. Les oiseaux luttent à contre vent, les rémiges pliées, leurs corps rasant les roches, ils se redressent. Les ailes appuyées sur le vent, soutenus par les rafales ils remontent en diagonale tournante et plongent à pic, ils frôlent la houle, leurs becs ouverts avalent l’air, râles rauques, réflexes de gorge quand une proie s’échappe dans l’écume. Désordre Yeux clos les vagues se pénètrent et s’emmêlent, étincelantes de quartz, de granites, de mica, matière épaisse et fluide de blanc, d’argent et de rouge, reflets dans l’écume née de l’écume, là où s’efface un rocher, là où se découvre un épaulement déchiqueté, là où dansent les esprits de l’eau vive en cadences irrégulières, une chorégraphie décalée de vapeur d’eau et d’eau mousseuse. Ligne majeure Yeux clos fractales aiguës, image sérielle hypnotique qui se déplie et se multiplie. Endroit et instant précis Yeux clos mémoire où dresser la falaise, étaler l’eau, faire bouillonner l’écume et rouler le sable grossier, où lancer la lande, où fixer les formes et les densités, les transparences et les réverbérations. Tout comme s’ancre sur la rétine une ligne des collines et de la ville à leurs pieds, une découpe des tours qui dominent des rues fourmillantes, des impression de ramages d’oiseaux le long de berges bleues, des apparitions fugitives, défilements derrière des vitres de trains, des remous de torrents froids où le corps se glisse, se laisse mordre. Retenue mémorielle Yeux clos méthode infaillible, volontaire et consciente, équilibre des couleurs, des états, des textures, des alignements, des croisés, des flux, des forces, des tangentes. La plage brune se découvre en cadence, concert pour masse d’eau et mouvements perpétuels. L’aveuglement Yeux clos n’interrompt rien, il n’efface pas l’ouverture de la terre vers le ciel, il ne met pas fin à la pluie pénétrante, il n’arrête pas le ressac, il s’empare, il recrée, il supplée, ainsi les reprises et les variations pour silhouette mains dans les poches et bonnet enfoncé, tournée vers le large, esquisse à la limite de la falaise, ombre de présence humaine, ou cette autre ligne de vie le long du sentier, accordé au pas d’un chien, toison de longs poils blancs et gris flottant dans la cavalcade du vent. La haute terre existe. Elle se tient, sous un rideau de pluie, réelle dans le paysage, elle demeure et ne change pas, rien ne la modifie, elle se fond, se dissipe, se devine dans un brouillard intermittent, dans une écharpe liquide, il se peut qu’un troupeau de jeunes bêtes la traverse et hante des vestiges de cathédrale dont il ne reste qu’un pan de mur, une rosace de pierre suspendue. Des alouettes invisibles piaillent-elles d’attendre une éclaircie ? Leurs corps brun-jaune jaillissent comme des traits de flèches, anges au-dessous du ciel, le grand arbre aux branches étalées veille à l’entrée du chemin étroit qui mène au long de la falaise. Perspective Yeux clos à l’envers de la mer, dans la lande où des murs cisaillent les prés, les sillonnent sans débuts ni fins, longueurs nées de milliers de blocs dressés, posés en équilibre avec entre eux des écarts, des jours, des vides, une lourde dentelle de pierre qui écrit la lande, un orgue à vent offert aux bourrasques. Des murs qui deviennent des vitraux quand quelques rayons s’immiscent à travers les nuages bas, aux heures des lumières rasantes du soir, à cet instant du couchant où naissent les couleurs dans une explosion de rouge, juste avant la nuit, et que s’invente un autre paysage malgré la pluie, peint de lignes accentuées, terre pesante qui brille d’or, trouées vibrantes, aura fantasque d’une brume violette dans une évanescence de rose léger. Paysage Yeux clos paysage abstrait, paysage d’impressions, paysage monochrome, paysage collage, paysage Yeux clos, paysage mémoire, paysage.  

A écouter ici : https://soundcloud.com/catherine-serre-915528503/yeux-clos